À l’automne passé, j’ai donné un cours de 2 crédits – 10 semaines de cours, à l’université. Un cours que je connais bien, mais que je n’avais pas donné depuis 3 ans. Un cours qui était un 3 crédits au départ (donc 15 semaines), et qui a été modifié durant mon absence. (c’est légitime, il fallait revoir la place de ce cours dans le parcours)
Il s’agit d’un cours de recherche documentaire qui se donne la première session de la première année au baccalauréat en communication.
La dernière fois que j’avais donné le cours, je n’avais pas été conseillère pédagogique encore, mais déjà je croyais que les cours universitaires n’étaient pas adaptés aux jeunes actuels.
Parce qu’on va se le dire, c’est vrai que les personnes étudiantes d’aujourd’hui ne sont pas les mêmes que celles de la décennie passée. Pis vous savez quoi, c’est normal. La réalité n’est pas la même, comment vouloir que les jeunes soient les mêmes?
On s’adapte à la vie et aux nouvelles réalités, il faut aussi, comme personnel enseignant, s’adapter aux nouvelles générations. « Ce n’est pas à nous à s’adapter à eux ». Ouin. Non, j’suis pas vraiment d’accord.
BREF! Étant convaincue du bien-fondé des pratiques alternatives de notation, autant pour le bien-être des personnes étudiantes que pour la valeur même des apprentissages, (voir mon autre billet) j’ai décidé de me lancer dans cette aventure avec ce cours remodelé.
J’ai opté pour la dénotation, l’une des trois méthodes des PAN.
C’est quoi la dénotation, concrètement?
Pour celles et ceux qui ne connaissent pas, la dénotation c’est une approches où la rétroaction qualitative, l’autoévaluation et l’évaluation par les pairs sont favorisées et où le moins possible de travaux sont notés. À la place, les étudiants et étudiantes reçoivent des rétroactions détaillées (techniquement… parce que réalistement, la notion de « détaillée » est difficile à réaliser) sur leurs apprentissages. L’idée, c’est de déplacer l’attention de la performance vers l’apprentissage.
Dans mon cours, ça voulait dire que les travaux et exercices en classe donnaient lieu à des commentaires constructifs – parfois de ma part, parfois de leurs pairs en classe. Pas de A, pas de 75%, pas de « bon travail – 8/10 ». Principalement du feedback basé sur les objectifs d’apprentissage qui dit vraiment quelque chose sur ce qui fonctionne et ce qui pourrait être amélioré. (J’utilise une échelle à 4 niveaux pour la notation : Au-delà des attentes, répond aux attentes, ça y est presque, en apprentissage)
La note finale? Elle arrive seulement à la fin de la session, en tenant compte de l’ensemble du parcours et de la progression – c’est que qu’on appelle une évaluation holistique. Parce que c’est ça qui compte, finalement : est-ce que la personne a progressé? Est-ce qu’elle a atteint les objectifs du cours? Se tromper fait partie des apprentissages, ça ne devrait pas influencer la note finale – qui te suivra tout le reste de ton parcours.
Comment ça s’est passé dans ma classe?
Honnêtement? Pas tout rose, pas tout noir non plus.
Pour la plupart des étudiants et étudiantes, je crois que ça a fait diminuer le stress. Plusieurs m’ont dit qu’ils se sentaient plus libres d’essayer, de se tromper, de poser des questions sans avoir peur que ça leur coûte des points. Y’en a qui ont vraiment embarqué dans la démarche, qui ont pris les rétroactions au sérieux et qui ont visiblement progressé d’une semaine à l’autre. C’était beau à voir, franchement.
Mais – parce qu’il y a toujours un « mais » – pour d’autres, ça a été déstabilisant. Le fait de devoir être actifs, de recevoir des rétroactions en classe, par moi ou par leurs pairs, ça les a stressés justement parce qu’il n’y avait pas de note à proprement parler. J’ai compris que pour certaines personnes, l’absence de note, c’est paradoxalement anxiogène. Elles ne savent plus où elles se situent. « Est-ce que je coule? Est-ce que j’ai un A? » Ces questions-là restaient sans réponse immédiate, et pour quelques-unes (je n’ai eu que des rétroactions de filles sur le sujet), c’était difficile à gérer.
Y’a aussi eu l’enjeu de la participation active. Dans un système traditionnel, tu peux un peu te cacher, faire tes travaux dans ton coin, recevoir tes notes et passer au suivant. Avec la dénotation et les rétroactions continues en classe, t’es obligé d’être présent, engagé, d’échanger. Pour des étudiants et étudiantes de première année, qui arrivent à l’université avec leurs habitudes du cégep (ou pire, avec leurs réflexes du secondaire où on les note sur tout), c’était tout un ajustement.
Ce que j’ai appris (et ce que je referais différemment)
Première leçon : toutes les rétroactions ne se valent pas aux yeux des étudiants et étudiantes. J’ai réalisé que pour plusieurs, seule la rétroaction écrite était considérée comme une « vraie » rétroaction. Les commentaires que je donnais à l’oral pendant les exercices en classe? Pas vraiment comptés. Les retours de leurs pairs? Encore moins. C’est comme si ça n’avait pas de poids officiel. L’année prochaine, faut que je prenne le temps d’expliquer clairement dès le début que les rétroactions, ça vient sous toutes sortes de formes : écrites, orales, de ma part, de leurs pairs, pendant les exercices, après les travaux. Toutes ces rétroactions-là ont de la valeur et contribuent à leurs apprentissages. Faut que je leur fasse comprendre que l’apprentissage, ça ne se passe pas juste dans les commentaires écrits en rouge dans la marge. Pour ma part, je pense créer des grilles (sur Moodle) qui contiennent des commentaires sur les différents objectifs d’apprentissage afin de rendre la rétroaction par écrit plus rapide. C’est une suggestion d’une collègue avec qui je travaille pour rendre les PAN plus accessibles et plus efficaces!
Deuxième leçon : j’ai sous-estimé à quel point ils ont besoin d’apprendre à s’autoévaluer. Beaucoup d’étudiants et d’étudiantes attendent que moi je leur dise où ils en sont, comme si j’étais la seule détentrice de la vérité sur leurs apprentissages. Mais la réalité, c’est qu’ils sont capables – et même mieux placés que moi parfois – pour savoir s’ils ont compris ou pas. Leur réflexion personnelle, leur capacité à prendre du recul sur leur propre démarche, c’est super précieux pour se situer face à leurs apprentissages. Faut que je mette ça de l’avant dès le départ. Leur apprendre à se poser les bonnes questions : « Est-ce que j’ai compris? Qu’est-ce qui me pose encore problème? Qu’est-ce que j’ai amélioré depuis le dernier exercice? » Ça fait partie des compétences qu’ils doivent développer.
Troisième leçon : faut être encore plus explicite sur le fait que ce mode d’évaluation demande un engagement actif de leur part. Certains sont arrivés avec l’idée qu’un cours, c’est : je reçois la matière, je fais mes travaux, je reçois mes notes, point final. Mais avec la dénotation et les rétroactions continues, ça ne marche pas comme ça. Ils doivent s’impliquer activement dans leurs apprentissages et dans leur évaluation. Ça veut dire participer, échanger, réfléchir, ajuster leur démarche. Pas question d’être passifs. Je pense que je vais être beaucoup plus claire là-dessus dès la première semaine : ce cours-là, il demande que vous soyez présents, engagés, actifs. Vous n’êtes pas juste des réceptacles à qui on verse de la connaissance. Vous êtes des acteurs de vos apprentissages.
Est-ce que je recommencerais?
Oui. Malgré les ajustements à faire, malgré les quelques personnes pour qui ça n’a pas été l’idéal, je pense que globalement, la dénotation a permis de créer un environnement d’apprentissage plus sain. Moins de compétition, plus de collaboration. Moins de focus sur « avoir des points », plus de focus sur « comprendre ce que je fais ».
Puis honnêtement, voir des étudiants et étudiantes de première année qui viennent te voir après un cours pour te demander comment améliorer leur démarche de recherche plutôt que pour négocier un demi-point, c’est quand même un bon signe que quelque chose fonctionne!
Les PAN, ce n’est pas magique. Ce n’est pas LA solution à tous les problèmes de l’évaluation. Mais c’est une avenue qui mérite qu’on s’y attarde, qu’on expérimente, qu’on ajuste. Parce qu’au bout du compte, si on veut vraiment que nos étudiants et étudiantes apprennent – et pas juste qu’ils performent pour une note – il faut peut-être accepter de sortir de nos zones de confort.
Alors voilà, il faut prendre des risques (pédagogiques) pour évoluer! Qui ne tente rien n’a rien! Il faut se mouiller pour apprendre (et toutes ces belles phrases qui veulent dire ça..!)
